Le droit à l'énigme pour tous !

sous l'inspiration d'Arsène Lupin

et en hommage à Thomas Narcejac (1908-1998)

 

 


Article paru dans le N°spécial « NOTRE MÉMOIRE » consacré à THOMAS NARCEJAC Cahier du Comité de l’Histoire du Lycée Clemenceau - Septembre 2007

Témoignage
Par Bernard Allaire

Élève à Clemenceau de 1945 à 1947, puis de 1952 à 1959 ; dont les années Narcejac : 1952-1954.
A renoué avec Thomas Narcejac en 1978, entretenant avec lui une correspondance régulière jusqu’en 1996, période à laquelle les courriers s’interrompent en raison de sa maladie.
Rencontres de travail avec lui et Pierre Boileau en septembre 1980 à Chatelguyon, lieu de cure thermale ; puis à l’été 1981 à son domicile de Nice.
Avec son parrainage officiel, création du Club Français du Suspense en 1994 en Île de France ; désormais Club Nantais du Suspense (2007).
En préparation, l’hommage de Nantes à Thomas Narcejac à l’occasion du 10ème anniversaire de sa mort. (Juin 2008).

LIBIDO SCIENDI*

Où il sera beaucoup question de ne pas perdre son Latin, et même carrément de le retrouver comme boussole.

3 juillet 2007. De retour à Nantes depuis deux ans et j’en (re)découvre chaque jour un peu plus les trésors familiers ; les anciens comme les plus futuristes.
Aujourd’hui, c’est le Mardi du Livre place de la Bourse, et je farfouille consciencieusement. Hasard ou engrenage, allez savoir ! Voici qu’un livre me saute à la figure ; titre rouge vif, couverture vert bouteille, format genre poche bien ordinaire : c’est le fameux Guide Romain Antique (G. Hacquard-Collection Roma Hachette 1952).

Une ribambelle de noms me revient d’un coup, Lucrèce, Tarquin le Superbe, Junius Brutus Consul, Titus et Tiberius, ses deux fils… Et surtout un certain Vindicius ; celui par qui le procès arrive…
1952, justement ! Lycée Clemenceau, Classe de 6ème A1. Et cet étrange professeur de Latin Français à qui il prend l’idée un certain matin de diviser la classe en deux pour jouer en grandeur nature le procès : d’un côté le réquisitoire, de l’autre la défense pour un concours d’éloquence, arguments latins à l’appui et Guide Romain sur le pupitre.
Réussira-t-on à renverser le cours de l’histoire ? Les fils du Consul Brutus premiers accusés seront-ils condamnés à mort et exécutés pour leur participation au complot contre la république ?
Un tel procès passionne et se prépare ; du coup pas question de se plaindre des devoirs à faire à la maison ! Alors, sur le dossier, beaucoup de transpiration, et puis enfin une inspiration ! Découvrant que le principal témoin de l’accusation, Vindicius, est un esclave, je plaiderai le coup de théâtre : en toute rigueur selon le Droit Romain, ce témoignage ne saurait être pris en compte du fait de la condition d’esclave ; laquelle est par principe antinomique d’un quelconque droit d’expression ! N’est-il pas vrai ?..
Effet dialectique garanti : acquittement ! Ainsi, et contrairement au fait historique** (vers 509 avant JC), cette année-là en 1952 au Lycée Clemenceau de Nantes, les jeunes Titus et Tiberius furent épargnés.
- Sans le savoir, nous anticipions sur la plaidoirie à venir d’un célèbre abolitionniste - Robert Badinter - lui-même ancien élève du lycée ?..

Et puis il y a cet autre pari : imaginez des élèves de petite classe, en train non pas d’ânnoner rosa, rosam, mais de jongler, je devrais dire de jubiler, avec la grammaire Latine !

Magique ! En ce début de trimestre (cette fois, nous sommes en 1953, classe de 5ème A1), notre Prof lance comme à brûle-pourpoint l’idée d’un grand jeu public de connaissances. Aujourd’hui ce serait « questions pour un champion ». Une règle simple, mais un défi périlleux : trois mois pour potasser librement toute la grammaire Latine ; et lorsque l’on se sent prêt, c’est à dire vraiment à son moment à soi, on demande l’interruption du cours, et l’on vient au tableau pour tenter publiquement de répondre aux douze questions de grammaire tirées hasard du béret.
- Je crois me souvenir en effet qu’à cette époque, notre Prof portait ce couvre-chef. C’était aussi le temps où nous le voyions traverser la cour de récréation, parfois un peu en retard, et comme perdu dans de sombres pensées, la cigarette « Balto » pendante au bec. Et puis il prenait possession de l’estrade, et du coup, tel Arsène Lupin (son héros), ce n’était plus le même homme : gouailleur, drôle, je dirais, même assis, presque acrobate ! Alors plus question de gloser insolemment sur son œil de verre !

Permis de conduire.
La récompense est à la hauteur de l’aventure : applaudissements de toute la classe lorsque l’on réussit, surtout si c’est du premier coup ! Plus le petit carton personnalisé attestant de l’obtention du « Permis de conduire en Latin », félicitations à l’appui. Et enfin, le summum : un billet d’entrée gratuite signé de la main même du Prof pour une séance de Ciné Club du lycée le samedi après-midi de son choix.
Je ne vous dis pas ma fierté ce samedi-là lorsque j’ai été accueilli dans la salle obscure située sous la Chapelle par l’élève de terminale responsable du Ciné Club, avec ces mots : « ah ! c’est un permis de conduire ! » Quant au film, je m’en souviens, c’était « Le Bossu », en noir et blanc, avec Pierre Blanchard.
Il faut vous dire que notre Prof avait été dans les années précédentes le créateur du Ciné Club du Lycée dans cette même salle. (Aujourd’hui, elle porte justement son nom).
- Quant à moi, c’était le temps où il m’avait surnommé « Jim », en raison paraît-il de mon éternelle chemise rouge à carreaux et de mes affinités du moment pour le western.

Ce n’est donc qu’un peu plus tard que l’on découvrirait au hasard d’un article de « La Résistance de l’Ouest » circulant comme un coup de théâtre confidentiel, qu’un certain « Narcejac » - un nom à faire pâlir d’envie tous les amateurs d’anagrammes, du moins je l’ai cru longtemps ! - ressemblait en réalité étonnamment à notre « Père Tranquille » de Prof : ce cher « Monsieur Ayraud ».
Comme quoi, et ce n’est que justice immanente, il était déjà largement célébré par nos cœurs, bien avant que d’être célèbre !

* LIBIDO SCIENDI. Littéralement « pulsion de savoir ».
Curiosité, envie de connaître ; c’est l’esprit d’enquête, « l’esprit d’inquiète » par excellence. Mentionnée pour la 1ère fois, semble-t-il par Saint Augustin, (354-430 après JC), la libido Sciendi serait l’un des « ressorts » de l’esprit humain ; en association avec ses deux couleurs complémentaires : la libido sentiendi (besoin d’éprouver avec les sens), et la libido dominandi (volonté de puissance).
Dans sa version absolutiste, la Libido Sciendi à elle seule a inspiré de nombreuses thématiques remarquables, par exemple le mythe de Faust. Avec lequel, le « suspense » selon NARCEJAC, n’est pas sans rapport, notamment dans ses retours de manivelle les plus mystérieux et tragiques : machination et malédiction… En termes freudiens, c’est l’érotisation de l’angoisse. Et en termes de p’tit lycéen, c’est le trac de l’examen et la peur de décevoir. Sauf qu’à cette école-là il y avait par bonheur le jeu et l’humour !

** Cf. « BRUTUS » tragédie en 5 actes de Voltaire (1730). Et le tableau de David « LES LICTEURS RAPPORTANT A BRUTUS LE CORPS DE SES FILS » (1789) .

MYSTÈRE DE CHAMBRE CLOSE ARCHÉTYPE DE L’ÉDUCATION

Où il faudra supposer qu’une tête bien faite, mais vide, n’est en réalité qu’une « chambre close » ; où l’ignorance doit être débusquée à la façon d’un criminel ; et que le Prof a bel et bien pour mission et vocation d’être le détective ; celui qui détecte et « révèle »…

Anecdotes ? Non, « méthodo » ! Et c’est bien ici le sens de mon hommage d’aujourd’hui encore à Thomas Narcejac, non pas seulement auteur à succès, mais d’abord pédagogue.
Car, en aiguisant ainsi notre capacité d’accommodation au clair-obscur, en forgeant notre fierté d’apprendre, Pierre-Ayraud-Thomas-Narcejac faisait davantage que nous initier aux délices du jeu d’esprit, de l’énigme et du suspense ; un virus récréatif évidemment très contagieux !
Car par dessus tout, il réinventait pour nous, rien que pour nous, à la fois la poésie (les « Correspondances » de Baudelaire), l’épistémologie systémique (le battement d’aile d’un papillon à Sidney…) et le goût de l’Eureka (l’insight d’Archimède).
Ainsi, « Mon Tout… » devenait la modélisation de l’acte même de connaître ; au travers de cet exercice transmuté en jouissance de la version latine : autrement dit, le processus alchimique de conversion de l’altérité plombée d’un mot ou d’une phrase inconnus, en affinité « aurifère » de sens familier.

Et puis il y avait aussi cette drôle de concordance des temps. En effet, au moment même où, en cet « âge bête », nous étions élèves, confrontés à la sérendipité*** latine, et simultanément en proie à une « pubertaire » effervescence (je parle sur le plan intellectuel et scolaire ; quoique ?..) Thomas Narcejac, lui, vivait son véritable Big Bang. Ainsi qu’il le confiera dans « Tandem » : c’était le temps véritable de BOILEAU, puis des CLOUZOT, HITCHCOCK…
Certes, il en gardait le secret vis à vis de ses élèves (jamais la moindre pub), mais l’exceptionnalité transpirait et nous donnait déjà des ailes !

*** SÉRENDIPITÉ (en anglais « serendipity »).
Don pour découvrir par accident et sagacité des choses non cherchées.
Mot inventé par Horace Walpole, auteur britannique (1754), en référence au conte Persan « Les 3 princes de Serendip » (ancien nom de Ceylan, et devenu Sri Lanka), mentionné par Voltaire dans ZADIG.
A rapprocher de heuristique, « art de trouver », fondé sur ce principe - optimiste - selon lequel la connaissance est par définition possible, puisqu’il y a un lien de cause à effet entre n’importe lequel des mystères et sa résolution.

Conclusion : le bonheur de m’être imaginé un instant en « Sans Atout » a été pour moi l’antichambre (non pas close) du retour d’Arsène Lupin. Mais ceci est une autre histoire.

Moralité :
Béni soit qui manigance !

Nota bibliographique
Parmi les nombreuses et riches publications, une place de choix est à réserver à l’excellent ouvrage : « Boileau-Narcejac, parcours d’une œuvre » de Jean-Paul Colin - Encrage Édition - Amiens 1999.

Libido Sciendi
 
Envisager c’est donner un visage
Ex Ungue Leonem
Ab Uno Omnes
Le faire, c’est mieux
Se rejoindre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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